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Quelques réflexions sur la nouvelle traduction du Pater


mai 2018
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Comme chacun sait, nous venons, en France, de changer la sixième demande du Pater à laquelle l’abbé Carmignac était si opposé. Nous avons demandé au Professeur Luciani, l’excellent helléniste en titre de notre association, de nous dire ce qu’il pense du problème posé par le texte grec du Pater.

La sixième demande du Pater pose un redoutable problème ; la formule jusqu’à présent en usage dans l’Eglise catholique - « ne nous soumets pas à la tentation », choque le fidèle qui voit en Dieu un Père infiniment bon. L’Abbé J. Carmignac a parfaitement défini la difficulté : « car, si l’on demande à Dieu de ne pas nous introduire dans une tentation, c’est qu’il y a risque ou danger qu’il nous y introduise. Le dilemme est alors inévitable et irréfutable : Si Dieu exerce le moindre rôle positif dans la tentation, il ne peut plus être infiniment saint, puisqu’il contribue par la tentation à inciter au péché, et il ne peut plus être infiniment bon puisqu’il contribue à entraîner ses enfant de la terre vers le plus grands des malheurs ; et si, d’autre part, Dieu n’exerce aucun rôle positif dans la tentation, c’est l’insulter que de lui demander de ne pas faire un mal qu’il n’a pas l’intention de réaliser, tout comme chacun de nous se sent outragé quand on lui attribue une intention mauvaise que nous n’avons pas en réalité » (Recherches sur le « Notre Père », p. 236-237.)

Tous les commentateurs du « Notre Père » se sont heurtés à ce problème. Ils ont souvent essayé de le résoudre par les lumières de la théologie, avec plus ou moins de bonheur. J. Carmignac, dont on admirera la prodigieuse érudition, passe en revue ces essais d’explication « peu satisfaisants ».

Mais pourquoi le sont-ils ? C’est que l’on part de la théologie pour éclairer le texte, alors qu’il faut partir du texte pour éclairer la théologie. C’est là la bonne méthode, que nous suivrons pour essayer de comprendre cette sixième demande. La Vulgate dit : « Ne nos inducas in tentationem ». « Ne nous induis pas en tentation. » C’est un décalque du grec ; nous sommes donc renvoyés au texte grec du Pater : Mathieu 6,13 ; Luc 11,4 ; La Didachè, 8,2 : « Kai mè eisenegkèis hèmas ap_ò toû ponèroû ». Que signifient ces deux stiques ?
Remarquons d’abord qu’ils forment une figure de style, la parataxe : deux membres de phrase sont unis par une conjonction qui les met sur le même pied grammaticalement ; mais, quant au sens, l’un est subordonné à l’autre. Exemple, en français : « il était malade et il est allé travailler » = « bien que malade, il est allé travailler » cette construction est très commune en grec. L’accent porte sur le deuxième membre, qui contient le verbe principal.
Remarquons ensuite que les deux membres, bien qu’unis contiennent des termes symétriquement opposés : au « eis » du premier stique, qui marque un mouvement allant « à l’intérieur », une pénétration dans l’objet, correspond et s’oppose le « apò » du second stique, qui, lui, indique séparation et éloignement. Au verbe eisenegkèis, qui signifie « porter dans », correspond et s’oppose « Rhûsai » qui veut dire « tirer hors de, loin de ».
Il s’ensuit qu’il est impossible de dissocier les deux membres de phrase, et qu’il n’y a que six demandes, et non sept. E. Delebecque met en relief ce fait, qui nous paraît capital : une seule demande, présentée de deux façons différentes : l’une négative, l’autre affirmative. En conséquence cette dernière, dont le sens est indubitable, peut éclairer la première, qui a fait l’objet de tant de controverses.

« Ne nous soumets pas à la tentation ». Cette formule, traduite du latin de la Vulgate, choque le fidèle, à juste titre ; Dieu ne tente personne, comme nous le dit St Jacques. Mais alors comment traduire le « mè eisenegkèis » du grec ? Ici encore la grammaire nous vient en aide. Les langues sémitiques possèdent une conjugaison pourvue de désinences spéciales pour signifier le « causatif ». Le grec et le latin, comme nos langues modernes, en sont dépourvues. Pour dire qu’une action est suivie d’un effet, elles ont recours à deux moyens : ou bien elles emploient un verbe qui exprime une cause. Ex : « montrer » est le causatif de « faire voir », ou bien elles se contentent d’un verbe ordinaire, que le seul contexte rend « causatif ». Ex : quand je dis ; « Je construis une maison », si je ne suis pas maçon, tout le monde comprend que je « fais construire » une maison.
Une autre particularité grammaticale se combine à la précédente, quand il s’agit d’une négation. Parfois on doit traduire : « ne pas faire que », parfois : « faire que… ne pas ».
La différence est considérable : « ne fais pas qu’il vienne » n’est pas la même chose que : « fais qu’il ne vienne pas ». Dans le premier cas on ne fait rien pour qu’il vienne ; dans le second, on l’empêche positivement de venir.
Reportons-nous maintenant au texte grec. Un verbe, dans cette langue, comme en français, peut prendre un sens causatif. Par exemple : ô zeû, mè m’hèleis áneu dorós (Sophocle, Frag. 453). Mot à mot : « Zeus, ne me surprends pas sans ma lance ».De même, en faisant du verbe, dans St Mathieu, un causatif, nous obtenons : « Fais que nous ne soyons pas conduits dans la tentation », ou, plus simplement : « ne nous laisse pas entrer dans la tentation ». Tel est ici le sens.
Nous avons vu que dans la parataxe, les membres unis par la conjonction se trouvent, grammaticalement sur le même plan, mais que, pour le sens, l’un est subordonné à l’autre. L’accent tombe sur le second membre. Nous traduisons donc : « loin de nous laisser entrer dans la tentation, tiens-nous à l’écart du Démon ».
La nouvelle traduction, quant à elle, dit : « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». Nous pouvons nous demander si elle ne trahit pas la pensée de St Mathieu. L’Abbé Carmignac fait justement remarquer que les deux expressions ; « entrer en » et « entrer dans » ne sont pas équivalentes : « entrer en jeu » n’est pas la même chose que « entrer dans le jeu ». La première signifie : « commencer à jouer », la seconde « participer à un jeu déjà commencé ». La différence n’est pas mince pour le texte qui nous intéresse. Dans la nouvelle traduction, nous demandons au Père de ne pas être tentés par le Démon, dans la nôtre, d’échapper à la tentation. Or, les Evangiles nous disent que nous serons tous tentés. Inutile de multiplier les exemples : « Pierre, j’ai prié pour toi, pour que ta foi ne défaille pas ». Sans compter que, grammaticalement, l’opposition entre les « eis » du grec : « à l’intérieur de », et le « apò », « loin de », est effacée. Enfin, dans la nouvelle traduction, on ne voit pas très bien qui est l’auteur de la tentation ; Satan ou nous-mêmes, par notre concupiscence ?
St Luc, qui, excellent helléniste, a bien compris que les deux demandes n’en faisait qu’une, exprimée de deux façons différentes, et, comme il tend à la simplification, il a purement et simplement supprimé le second membre.
Pour être entièrement fidèle au texte de St Mathieu, nous traduirons donc : « Loin de nous laisser entrer, pour y consentir, dans le piège de la tentation, tiens-nous à l’écart du Démon ». Phrase un peu lourde, nous en convenons ; mais, pour notre défense, nous citerons J. Carmignac : « L’essentiel est que l’on comprenne exactement la prière enseignée par le Christ : « Fais que nous n’entrions pas dans la tentation (en y consentant). » Ensuite aux littérateurs de trouver en chaque langue l’expression la plus heureuse ». (op. cit. page 293). Nous convions donc nos lecteurs à exprimer mieux que nous, sans en trahir le sens, la sixième demande du « Notre Père ».

P.S. Puisqu’il s’est agi de changement, nous sera-t-il permis d’en suggérer un, qui n’engage pas la Foi, mais simplement la grammaire : « Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ». Aussi ? Quels sont les autres ? Ceux qui ne nous ont pas offensés ?
Disons plutôt, si nous voulons parler français : « Comme, nous aussi, nous pardonnons… » Bien sûr, ce n’est que de la grammaire ; mais, quand la langue fourche, la pensée aussi peut s’égarer…



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