Association Jean Carmignac



L'association tient son nom de l'abbé Jean Carmignac, cet éminent savant hébraïsant dont les travaux scientifiques aboutissent à démontrer, d'une façon qui semble décisive, que les Évangiles, écrits très tôt et en langue sémitique, ont une valeur historique de premier ordre et sont les témoignages de disciples qui ont suivi Jésus ou de ceux qui les ont interrogés. Elle a pour but de faire connaître l'œuvre spirituelle et scientifique de ce prêtre et celle de tous les chercheurs qui, comme lui, contribuent à défendre l'historicité des Evangiles en s'attachant à la seule valeur d'arguments incontestables, appuyés sur des sciences telles que : l'histoire, la philologie, l'archéologie, la papyrologie...



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Le Sénatus-Consulte de l’an 35, Porphyre et la relation de Pilate


novembre 2017
Auteur :

Ilaria Ramelli

Nous nous efforçons normalement de ne publier qu’un seul article d’un même auteur dans le même numéro. Le Professeur Ramelli vient pourtant de faire une telle découverte chez Porphyre que nous ne voulons pas priver nos lecteurs d’un article qu’elle a refait exprès pour notre association, parallèlement au compte-rendu officiel publié dans la revue internationale Aevum (mai 2004). Les conséquences pour l’historicité des Evangiles sont impressionnantes.

La législation anti-chrétienne à Rome remonte à quelques années après la mort et la Résurrection de Jésus-Christ et est due à un sénatus-consulte – c’est-à-dire à une décision officielle du Sénat – de l’an 35 (1), même si le pouvoir impérial n’a pas donné suite aux accusations portées contre les Chrétiens au moins jusqu’en 62 : avant cette date, en effet, les Chrétiens n’ont jamais été condamnés en tant que tels par aucune autorité romaine. La nouvelle de l’existence du Christianisme est arrivée à Rome au moins en 35 (2), quand Tibère, empereur de 14 à 37 ap. J.-C., entendit parler du Christ et des Chrétiens et proposa au Sénat – à qui revenait de décider, à l’époque des Julio-Claudiens, s’il fallait accueillir de nouvelles divinités – de reconnaître légalement le Christianisme. Le Sénat refusa et proclama celui-ci superstitio illicita, de telle façon que ses membres à partir de ce moment furent passibles de mort ; Tibère cependant mit son véto aux accusations anti-chrétiennes, qui n’eurent pas cours avant Néron. Tertullien l’atteste autour de l’an 200 dans Apol. 5, 2, un passage considéré comme historique par Madame Sordi et par Fabbrini et « apologétique » par d’autres. Mais Tertullien, d’après qui seuls les mauvais empereurs persécutaient le Christianisme, n’aurait pas eu intérêt à inventer une telle condamnation par le Sénat qui aurait d’ailleurs pu être démentie par ses destinataires (les Romani imperii antistites – les chefs de l’empire romain - qui pouvaient consulter les actes de l’époque de Tibère). D’ailleurs cette information de Tertullien correspond parfaitement à la ligne politique de Tibère qui agissait consiliis et astu selon l’historien Tacite, Annales VI 32, et non par la force : pour pacifier la Palestine, il voulait reconnaître la nouvelle secte - judaïque, messianique mais pas anti-romaine - déjà largement répandue en Judée, en soustrayant au Sinèdre toute juridiction sur elle, comme il avait déjà été fait pour les Samaritains. En effet, après le refus du Sénat, Tibère envoya en Orient, avec tout pouvoir d’action, son légat Lucius Vitellius, qui en 36-37 déposa Caïphe , le grand prêtre qui présidait le Sinèdre quand Jésus fut condamné à mort, et renvoya Pilate à Rome, comme l’attestent l’historien Juif d’époque flavienne Flavius-Josèphe (Ant. Iud. XVIII 89-90 ; 122) et des sources orientales indépendantes de Tertullien (3) : ce sont justement les commentarii de L. Vitellius, cités par Tertullien dans De anima, 46, qui étaient probablement la source de la nouvelle donnée par Tertullien, qu’il connaissait aussi grâce à l’apologie du sénateur Apollonius, martyr chrétien en 183-185.
L’historicité de cette nouvelle de Tertullien, reprise ensuite par divers auteurs chrétiens latins, grecs et orientaux, est confirmée aujourd’hui, je crois, par un fragment du néoplatonicien Porphyre de Tyr (233-300 environ) inséré dans l’Apocriticus de l’auteur chrétien Macaire de Magnésie Livre II chapitre 14 (extrait inclus par von Harnack comme fragment 64 dans son recueil de fragments de l’Adversus Christianos de Porphyre). Ce passage remonte aux années soixante du troisième siècle et a été soumis récemment par moi à l’attention des spécialistes. Dans celui-ci Porphyre se réfère certainement à l’époque du règne de Tibère, peu de temps après le Résurrection qui eut lieu en 30 ap. J.-C., et il affirme que Jésus, une fois ressuscité, n’aurait pas dû apparaître à d’obscures personnes – une critique qui se trouve déjà chez Celse, le polémiste néoplatonicien et antichrétien, auteur du Discours Véritable vers la fin des années 70 du deuxième siècle (fragment conservé par Origène Contre Celse II 59) et à laquelle répondait Tertullien autour de 200 ap. J.-C. dans Apol. 21, 22 -, mais au contraire à des personnages d’importance et dignes de foi, contemporains de l’événement : « Pourquoi Jésus, après la passion, selon votre récit, et la résurrection, n’apparut-il pas à Pilate qui l’avait puni, et qui disait pourtant qu’il n’avait rien commis qui soit passible de mort, ou à Hérode, le roi des Juifs, ou au grand prêtre de la « fratrie » juive, ou à beaucoup d’hommes contemporains et dignes de foi, et surtout au Sénat et au peuple de Rome, afin que ceux-ci, stupéfaits de ses prodiges, ne puissent, d’un commun accord, émettre une sentence de mort, sous accusation d’impiété, contre ceux qui lui étaient obéissants ? » : nous voyons déjà ici que Porphyre se réfère évidemment au Sénat en charge à l’époque de la Résurrection qui aurait émis une sentence de mort contre les premiers Chrétiens. Porphyre poursuit : « Mais il apparut à Marie-Madeleine, une femme du peuple […] qui avait été possédée par sept démons, et avec elle à une autre Marie, complètement inconnue, elle aussi femme du commun, et à quelques autres personnes dépourvues de toute notoriété. […] En fait s’il s’était révélé à des hommes d’importance, par leur intermédiaire tout le monde aurait cru et aucun juge ne les aurait punis comme inventeurs de récits absurdes. En fait il ne plaît certainement pas à Dieu, et pas davantage à un homme sensé, que beaucoup soient exposés par sa faute à des peines de la pire espèce ». La décision unanime du Sénat romain qui, selon Porphyre, accusait d’impiété et condamnait à mort les Chrétiens, peu de temps après l’année 30, est le sénatus-consulte de l’époque de Tibère dont parle Tertullien, dans le passage auquel je me référais plus haut et qu’il est bon de rapporter ici : « Tibère donc, à l’époque où le nom de chrétien entra dans le monde, quand il lui fut annoncé de la Syrie-Palestine les faits ayant révélé là-bas la vérité de la divinité [du Christ], fit une proposition devant le Sénat, en émettant le premier un vote favorable. Le Sénat, comme il n’avait pas eu personnellement de preuves, repoussa la proposition. César [ici Tibère] ne changea pas d’avis, prescrivant la peine de mort aux accusateurs des Chrétiens. Consultez vos annales : vous trouverez que ce fut Néron le premier à sévir contre ce groupe religieux, qui fleurissait alors grandement à Rome, en se servant du pouvoir impérial de condamner. » (4) Et Porphyre ne peut certes pas être soupçonné d’intentions apologétiques comme Tertullien.
La condamnation des Chrétiens comme inventeurs d’histoires sans fondements concorde avec la probatio manquée du Sénat et son refus de la proposition de Tibère, qui rendit le Christianisme superstitio illicita dont les adeptes étaient passibles de mort pour impiété (asébeia). C’est de ce même crime que les chrétiens sont accusés aussi dans l’Edit de Nazareth, du règne de Néron (datant probablement de 62) : Ils auraient subi « un procès de diis [asébeia] pour culte rendu aux hommes ». Un écho de cet édit, qui formellement condamne les voleurs de cadavres (ce que les Chrétiens étaient accusés d’être : Mt 28, 2), se trouve dans les épisodes de violation de sépultures et de « résurrection » chez les romanciers Chariton d’Aphrodisias et Pétrone, contemporains de l’édit (Pétrone a écrit le Satyricon au début des années 60 du Ier siècle ; Chariton a écrit son roman grec Les Aventures de Chaereas et Callirrhoé probablement à la même période, même si une date légèrement plus tardive n’est pas exclue). Eh bien ! la base juridique pour le procès pour impiété dont parle l’Edit de Nazareth était le sénatus-consulte de 35 (ap. J.-C.)
Mais comment Tibère avait-il entendu parler des Chrétiens de Judée ? Probablement ce fut Pilate qui lui envoya un rapport. L’arrivée de celui-ci à Rome est datée précisément à l’an 35, et sur la base de ce témoignage l’empereur présenta sa proposition. Aussi bien le chrétien platonicien Justin Martyr, actif à Rome autour de la moitié du second siècle, Première Apologie 35 et 48, que Tertullien lui-même, Apologie 5, 2 et 21, 24, connaissent ce rapport de Pilate. Il ne faut pas confondre celui-ci avec la version interpolée qui nous est parvenue ni avec le faux récit que l’empereur Maximin Daia a fait composer au début du quatrième siècle pour discréditer les Chrétiens, lesquels répondirent avec la rédaction des Actes de Pilate apocryphes. Il est bien connu que la tradition chrétienne des deux premiers siècles a une opinion positive de Pilate, tandis qu’à partir du IIIème–IVème siècle celui-ci commence à être vu négativement : C’est l’historien de l’Eglise Eusèbe de Césarée (224-340) qui, le premier, à l’époque de Constantin, le fait mourir suicidaire sous Caligula, in Histoire Ecclésiastique II, 7, une information qu’il dit venir de chroniqueurs grecs des Olympiades, mais qui est ignorée de l’exégète et théologien chrétien Origène d’Alexandrie (185-254), dans son œuvre polémique Contra Celsum, II 34. Pour Tertullien (Apologie 21), Pilate était carrément iam pro sua conscientia Christianus, [déjà Chrétien dans sa conviction intime] et aurait communiqué à Tibère la mort de Jésus : ea omnia super Christo [...] Caesari tum Tiberio nuntiavit [tout cela au sujet du Christ […] il l’annonça alors à César], et il en est de même dans les Acta Pilati de l’Evangelium Nicodemi, [Actes de Pilate de l’évangile de Nicodème], dont le « noyau » original remonte au IIème siècle, où Pilate est favorable à Jésus. Ce qui corrobore la tradition selon laquelle Pilate, sous l’influence de sa femme, se serait converti après la mort et la Résurrection de Jésus. (Cf. Tertullien, Justin, apocryphes). D’après ce que dit Justin, Pilate dans son rapport à Rome parlait aussi bien des miracles que de la résurrection de Jésus.
Il me semble extrêmement important d’insister sur le fait que l’information de Porphyre provient d’une source non-chrétienne, qui ne peut par conséquent pas être soupçonnée de tendances apologétiques, pas plus que deux des sources non-chrétiennes les plus anciennes sur Jésus, sur sa mort, sa résurrection et ses premiers disciples : le célèbre Testiimonium Flavianum de l’historien juif Flavius-Josèphe, cité plus haut, qui rappelle Jésus comme “homme sage” (sophòs anér), appelé le Christ, auteur de miracles, mis à mort par les chefs juifs, que ses disciples continuent à aimer ressuscité…, et d’autre part la lettre syriaque du stoïcien Mara bar Sérapion qui, après 70, rappelle le « roi sage » (mlk’ hkm’) des juifs par eux mis à mort mais encore vivant « grâce aux lois nouvelles promulguées par lui ». (5)
Le Sénat, en déclarant le Christianisme superstitio illicita, a fourni la base juridique des persécutions, à partir de Néron qui le premier leur a donné cours et qui pour cette raison est appelé par Tertullien dans l’Apologeticum le dedicator damnationis nostrae (auteur de notre condamnation judiciaire) : d’où l’expression institutum Neronianum (disposition instituée par Néron) dont parle Tertullien dans Ad nationes I 13-14. C’est seulement avec le tournant de 62, quand, entre autres, la répudiation d’Octavie, fille de l’empereur Claude épousée par Néron en 52, fut suivie des noces de l’empereur avec Poppée Sabine que commencèrent les hostilités contre les Chrétiens : avant cette date Néron, encore sous l’influence de Sénèque, avait continué la politique de ses prédécesseurs. Bien plus, en 57 il avait fait juger et absoudre une certaine Pomponia Graecina par un tribunal domestique présidé par son mari, l’homme consulaire Aulus Plautius, selon une ancienne procédure. Or la superstitio externa (le culte religieux étranger) dont était accusée cette femme, était selon toute probabilité le Christianisme : sa conduite de vie austère prenait pour excuse le deuil dû à la mort de son amie Iulia Drusi, survenue justement en 42, l’année de la première venue de saint Pierre à Rome. Ce n’est pas tout, car pendant la première partie du règne de Néron, saint Paul qui avait fait appel à celui-ci et qui fut jugé par lui ou par son précepteur le philosophe néo-stoïcien Sénèque († 65 ap. J.-C.) à moins que ce ne soit par le préfet du prétoire Afranius Burrus († 63 ap. J.-C.), fut acquitté. Il jouit, en attendant son procès, d’une garde militaire très bienveillante et, comme l’attestent les derniers mots des Actes des Apôtres, il eut pleine liberté pour prêcher l’Evangile et put répandre le Christianisme dans le Prétoire – qui en 54 avait proclamé Néron empereur et était présidé précisément par Burrus – et dans la domus Caesaris (Philippiens 1, 13 ; 4, 22). Le procès de l’apôtre, qui eut lieu en 58 si nous prenons pour base la chronologie dont nous parlions ci-dessus, est à peu près contemporain de celui de Pomponia. Et l’issue en fut tout autant favorable : la condamnation faite par le Sénat n’eut pas de suites avant 62 parce que l’empereur Tibère, exerçant son pouvoir impérial (le veto qu’il avait le droit d’opposer de par la tribunicia potestas dont il était investi en tant qu’empereur) contre celui du Sénat, l’avait rendu inopérante, comme l’atteste Tertullien, et ce fut seulement Néron qui la rendit effective, en déclenchant les persécutions.



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